Sport

Acharnée et engagée, Alizé Cornet a fini par conquérir le circuit (et un premier quart de finale)

Il est des accomplissements qui ne disent pas grand-chose par eux-mêmes, mais qui font cavaler la profession à l’unisson : on a le droit d’avoir nos petites faiblesses. Ainsi, la première qualification en carrière d’Alizé Cornet pour les quarts de finale d’un Grand Chelem a réjoui à peu près tous les suiveurs, jusqu’à notre glorieux confrère du New York Times, qui avait consacré
un article à notre Française
avant sa victoire contre Simona Halep cette nuit.

Pourtant, on a flippé bien comme il faut quand la Roumaine, plus décorée qu’un maréchal soviétique en retraite (deux victoires en Grands Chelems, ex-numéro 1 mondiale), a sauvé deux balles de match dans le troisième set. C’est qu’on connaît nos classiques. Même endroit même heure, treize ans plus tôt, face à Dinara Safina, alors 3e mondiale. La jeune niçoise de 19 piges, en pleine ascension, a deux balles pour la qualif. Manquées. Le plus proche qu’elle ait jamais été d’un quart de finale en Grand Chelem, avant cette année.

Les fantômes de Safina chassés

Souvent, elle se repassait les images, nous avait-elle confié un jour : « Quand je suis vraiment au fond de la mine, je me dis que je vais m’enfoncer encore plus la tête dans le seau en revoyant cette fin de match sur Internet, il n’y a pas de meilleur moyen pour se démoraliser ! » Une confidence lâchée au moment de la sortie de son live Sans compromis, après le premier confinement. Pas du Balzac, évidemment, mais enfin on ne tartine pas du Proust non plus, et puis on avait apprécié qu’Alizé Cornet en ait écrit chaque ligne, quand n’importe quel sportif de haut niveau délègue ça au premier scribouillard qui passe.

La démarche en elle-même raconte la personnalité d’une joueuse attachante, devenue notre doudou des Grands Chelems. Soixante participations consécutives depuis 2007, record historique à portée de raquettes d’ici à l’US Open. Jamais plus haut qu’une onzième place mondiale, le seul petit regret d’une vie. L’explication vaut le détour, d’ailleurs. La jeune fille était tombée amoureuse : « J’avais envie d’autre chose, on était à distance, j’avais lâché la bride quelques mois. » Nature, enthousiaste, presque naïve. Tout Alizé, quoi.

Le coup de foudre n’a pourtant pas eu lieu tout de suite. Il nous rappelle d’avoir été un peu circonspects devant le battage médiatique autour de sa première participation à Roland-Garros, en mode école des fans de Jacques Martin. Là aussi, elle nous avait retourné avec une franchise désarmante : « Oh, j’avais 15 ans, j’étais un bébé quoi ! Je gagne mon premier tour à Roland, derrière je joue Amélie Mauresmo, je rencontre Andy Roddick dont j’étais fan absolue, je me fais interviewer par Nelson Monfort… Je vis le truc de l’intérieur, je suis une professionnelle à Roland à 15 ans ! Dans mon souvenir, il subsiste l’impression d’avoir un pic d’adrénaline incommensurable. »

Une guerrière unanimement appréciée

Il a fallu aussi appréhender son penchant pour le drama sur les courts. Ses crises de larmes entrecoupées de cris de joie, ses coups gagnants sabotés par des colères imprévisibles. Pierre Bouteyre, l’entraîneur de sa jeunesse, avait tenté de nous amadouer : « Petite, elle pouvait être un moment en pleurs et la tête dans la bâche, et le point suivant courir partout. On a toujours l’impression qu’elle surjoue un peu. C’est vrai que ce côté “too much” peut être agaçant.» Et puis, on s’en est accommodés. 

« Comme je suis très émotive, soit on aime, soit on n’aime pas qui je suis sur le terrain. Mais j’ai envie de dire que ce sont les deux côtés d’une même pièce. D’un côté, je vais tout donner et me transformer en guerrière hors pair, mais de l’autre je vais m’énerver, je vais verser trois larmes, parce que j’en veux trop. Chacun sa personnalité. »

La sienne offre toutes les couleurs des sentiments, et permet les renversements les plus fous, dans les deux sens. Le troisième tour à Melbourne, tenez : Cornet prenait le bouillon contre Zidansezk, 6-4, 4-1, avant de se relever on ne sait comment. L’inverse contre Halep, un match qu’elle aurait dû sceller en deux sets, avant de se faire la peur qu’on sait. Toutes les filles du circuit, des plus jeunes aux plus âgées, ont appris à respecter la 61e joueuse mondiale et son « fighting spirit ».

Madison Keys, également qualifié pour les quarts de finale : « Quand on voit qu’Alizé est capable d’être compétitive au plus haut niveau comme cela… Tout le monde peut voir qu’elle veut gagner chaque point, c’est très très impressionnant à regarder. » Aryna Sabalenka, numéro 2 mondiale : « Je pense que dans le tennis il faut croire en soi et se battre sur chaque coup de raquette. Elle met tout ce qu’elle a dans chaque match. »

La première à s’inquiéter du sort de Peng Shuai

Sans abuser de ce statut de taulière, la Française se permet même se sortir de son pré carré de joueuse, quand elle l’estime nécessaire. Ainsi, elle a choisi de prendre la marée pour un tweet de soutien à Novak Djokovic avant son expulsion, parce que le Serbe « est le premier à défendre les joueurs et que personne ne l’a défendu ». C’est aussi Cornet, qui la première, avait alerté sur le sort de Peng Shuaï, en novembre. Sans s’en vanter plus que ça : « J’ai l’habitude l’ouvrir quand quelque chose me dérange, et je crois que le monde avait besoin qu’une joueuse prenne position sur ce sujet grave.
Je suis toujours inquiète pour elle, mais je ne crois pas avoir le pouvoir de faire grand-chose de plus. »

Encore que, on paierait cher pour voir la tronche des organisateurs australiens si Cornet avait un mot pour la Chinoise lors de son discours de victoire samedi prochain, eux qui font honteusement la chasse aux tee-shirts de soutien à Peng Shuai dans les allées pour ne pas déplaire à leurs sponsors de Pékin. Après tout, il n’y a plus que trois matchs à gagner.

« Depuis le début du tournoi, j’ai testé une technique : avant de dormir, tous les soirs, je me dis que je vais gagner le tournoi ! Ça ne fait pas de mal de se faire un peu d’autoconviction positive. On est toujours en train de se poser des questions. Là, je me suis dit : “Pourquoi pas moi finalement ? Pourquoi ne pas aller au bout ?” Si je ne suis pas la première à y croire, personne n’y croira pour moi. » Compte-nous dedans, Alizé.

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